lundi 21 juin 2010

La science politique d’hier, d’aujourd’hui et de demain : science politique comme science sociale « processus »

La Science politique est l’une des rares disciplines, dans l’histoire des sciences, dont la trajectoire n’a jamais été linéaire. Son historicité est marquée par des ruptures, des disparitions et des réapparitions. Il s’agit d’une science sociale « processus » caractérisée par les aller et venir intégrant à la fois les paradigmes contestés et enrichis, au point de donner l’impression de l’absence en son sein, d’une cohérence épistémologique. C’est une fausse impression.
L’histoire de la science politique donne raison à la thèse de K. Popper[1] que l’on a enterrée vite[2], insistant sur la falsification suscitée par des problèmes comme point de départ du point de vue scientifique.
Son caractère embryonnaire ou mieux sa naissance avant la lettre remonte de manière passagère à l’antiquité grecque, entre le VIème et le IVème siècles avant Jésus-Christ, au temps fort de la démocratie directe, pour réapparaître dans sa forme moderne (avec l’appellation actuelle), en Occident, à partir du 19ème siècle, à l’aide notamment des entreprises d’institutionnalisation multiples.
De la pluralité des sources, « Science carrefour », le décollage définitif, au moins dans sa version savante et autonome, remonte encore aux périodes entre les deux guerres, les années cinquante, soixante et soixante dix. Les paradigmes behaviouralistes, psychologistes, « ethnocentristes », positivistes et sociologistes desdites époques sont aujourd’hui contestés et enrichis.
Les aspects considérés alors comme non scientifiques (l’approche qualitative, philosophique, politique, historique relativiste, juridique et centrifuge-politique par le bas-) refont surface et prennent même la revanche sur les premiers paradigmes. Les questions qui en découlent sont nombreuses :
- S’agit-il d’un cercle vicieux ou d’un processus ?
- Sommes-nous en présence d’une ou multiples sciences politiques ?
- Peut-on aujourd’hui, clamer très fort que la science politique est autonome, interdisciplinaire ou carrefour ?
- A-t-elle, aujourd’hui, ses propres paradigmes et lois au sens nomologiques ?
- Est-elle nomologique ou idéographique ?
- Est-elle pragmatique ou explicative ?
- Est-elle enfin individualiste ou holiste ?
Nous tenterons de répondrons à ces questions sur base des hypothèses ci-dessous :
- La science politique, au moins, dans sa version savante serait une « science processus », tant au plan institutionnel qu’intellectuel. Les anciens paradigmes, demeurent ; ils seraient enrichis, corrigés et non rejetés ;
- La science politique ne serait pas une composante d’une science, encore moins de sociologie, ce serait une science sociale à part entière. L’autonomie de la science politique reposerait sur la valorisation explicative du fait politique par le politique ; l’interdépendance ou l’interdisciplinarité découlant des « aspects non politiques » d’autres sciences sociales ne créent pas l’autonomie, mais la renforcent ;
- Les exigences épistémologiques seraient relatives et jamais absolues : les enseignements découlant de la méthode de « lunetterie réflexive et relative » en constituent une éloquente illustration. C’est pourquoi, elle serait à la fois pragmatique (cfr politique publique) et explicative (ex. les méthodes à orientation sociologique), nomologique et idéographique (cfr sociologie historique de la politique), individualisante et holiste etc.
Pour essayer, d’examiner tous ces points, nous verrons successivement la science politique ancienne (I), moderne (II), d’aujourd’hui et d’hier (III).
I. Science politique ancienne
Née entre le IVème et le VIème siècles avant Jésus-Christ, dans l’antiquité grecque, la « science politique » a été vite enterrée à la suite des guerres qui ont déchiré et détruit la cité athénienne ; n’eût été cette situation, elle aurait été encore la première des sciences sociales[3], même si la méthode dominante d’alors était d’ordre philosophique. Cette première tentative indique que la science politique est la fille de la démocratie, le débat opposant nombre de penseurs, au cours de cette période, sur le « meilleur gouvernement » et les positions des uns et les autres, notamment celles de Platon et d’Aristote, furent la préfiguration ou l’ancêtre de la « science politique ».
La renaissance, avec l’œuvre de Machiavel (le Prince), et ensuite celle de Montesquieu. (Esprit des lois), de J. Locke (Gouvernement civil), de J.J Rousseau (contrat social) aux 17ème et 18ème siècles, n’ont pas permis son décollage définitif en raison respectivement du poids du jugement de valeur (Machiavel ayant après avoir construit « empiriquement » les formes de gouvernement : La République, le Royaume et la principauté, opté sans détour en faveur de cette dernière, (laquelle sera au 19ème siècle à la suite de M. Weber qualifiée de légitimité charismatique) ; J.Locke a fait l’apologie de la propriété privé, Hobbes celle du leviathan(« gros poisson ») et J.J. Rousseau celle de pouvoir absolu). Le caractère absolutiste des Etats monarchiques dont l’absence des libertés serait aussi à la base du non développement de la science politique à partir de la renaissance.
Par ailleurs, bien que dominante, l’approche philosophique n’était pas la seule : le droit et même l’observation scientifique de type sociologique y étaient présents. Machiavel ou Aristote avait chacun recouru à l’un et à l’autre ; plus encore, la relativité n’était pas ignorée : Aristote n’-a-t-il pas écrit que les régimes et les institutions politiques dépendent et varient selon l’environnement ou le climat ?
Ce qui est spécifique à la période d’avant le 19ème siècle, c’est :
1° L’absence du nom de science politique et des sciences sociales ;
2° L’absence encore des institutions, des méthodes et des règles régissant cette discipline ;
3° La place de la philosophie ;
4° Le poids du pragmatisme : de même que Platon cherchait à sauver Athènes des déchirements dus au pluralisme ; de même Machiavel produisait des recettes pour renforcer son pays ;
5° Enfin la domination de l’autocratie et de l’absolutisme.
II. Science politique moderne
La science politique ancienne n’était pas formalisée. De plus, ses origines étaient plurielles, mais à dominante philosophique. Il a fallu attendre le 19ème siècle, pour assister à la naissance de la science politique moderne, certes au départ « carrefour », mais avec une composante savante et indépendante grâce à l’avènement notamment des sciences sociales.
L’historien de la science politique moderne, P. Fabvre, présente et situe sa naissance au 19ème siècle[4]. Pour lui, la science politique est née au 19ème siècle, en raison de l’existence simultanée des « instituitions de discussion et de transmission d’une science du politique et travaux relatifs se conformant aux critères modernes de scientificité ». Avant ce siècle, il n’existait ni grande école, ni Université encore moins revue scientifique de science politique ainsi que règles ou organisation sociale de légitimation de cette discipline.
L’auteur retient que la plupart des pays occidentaux ont contribué à cette naissance, au même moment[5] :
- En France, E. Boutmy a eu le mérite de créer l’Ecole Libre des Sciences politiques, en 1871. Cette institution sera réorganisée (en instituts d’études politiques) et nationalisée en 1945. Son souci majeur était pragmatique : il s’est agi de former de grands cadres de l’Etat dans la gestion des affaires publiques portant sur le droit, l’économie, l’histoire : la science politique est dès le départ, une science carrefour. La première tentative de se démarquer de la méthode juridique d’analyse est présente chez Boutmy, en mettant l’accent sur l’approche historique et critique[6].
Il faut y ajouter les contributions d’ E.Durkheim (en matière méthodologique et épistémologique) bien qu’il ait été essentiellement attiré par des thèmes d’ordre civil (Suicide, division du travail social, criminalité, religion, etc.); d’A de Tocqueville en vantant l’égalité en démocratie et surtout d’A. Siegfried : « Tableau politique de la France de l’Ouest », publié à Paris 1913, et considéré aujourd’hui comme une œuvre fondatrice de la sociologie électorale. Mais, c’est entre deux guerres (M.Duverger) et plus tard dans les années soixante dix que la sociologie incarnée par P.Bourdieu dite positiviste radicale (Loi des convertibilités des capitaux, Habitus comme économie des pratiques sociales, champ social, culture politique, violence symbolique ainsi que la différence entre théorie sociale et théorie sociologique) va largement influencer le développement d’une science politique de qualité à orientation sociologique (voir notamment les œuvres de J.P Cot et J.P. M ounier, D.Gaxie, M. Offerlé, B.Lacroix etc.).
Du point de vue de la science politique administrative, les œuvres de M.Crozier, de J.Chevallier et de P. Birnbaum méritent d’être citées.
Ont ne serait pas juste, si on laissait de côté, la contribution des anthropologues et sociologues au travers de G. Balandier sur l’Afrique, laquelle a influencé l’ouvrage fondateur de J.F. Bayart sur l’Etat en Afrique, publié en 1989 et qui renouvelle la science politique sur ce terrain, en mettant en exergue les causes de l’autoritarisme africain, la réinterprétation de l’Etat, la politique du ventre, l’ethnicité et la politique par le bas.
- Aux Etats-Unis, la création de la School of Political science de l’ l’Université de colombia par J.W.Burgers en 1880 (sans parler de premières revues et associations consacrées à cette discipline, entre 1886 et 1906). (P.Fabvre)
Les grands noms de la science politique américaine sont, depuis les années 30, Laswell, Lazarsfled, Almond, Easton, Verba et autres sociologues.
Dès le 19ème siècle, écrit A.Appleton, les spécialistes de l’administration publique comme Wilson lancent des appels, pour la naissance de science de l’étude de la politique, qui doit être autonome par rapport à l’administration publique[7]. La « révolution behavioraliste » caractérisée par le culte des faits et de l’objectivité renforcée par la mathématisation des données, a eu lieu dans les années 50 (à la fin de la deuxième guerre mondiale) grâce à l’apport de l’école de Chicago », « autour de Chales Meriam, Harold Gosnel et ‘surtout Harold Laswell » une influence considérable ; ensuite des postulats dits théories « des jeux » et des choix rationnels d’inspiration économiste et psychologique ont renforcé la science politique américaine[8]. Les américains confondent le positivisme cher aux européens (français) avec le behavioralisme.
- Angleterre
Comme aux Etats-Unis, la science politique, s’est développée en Angleterre, entre les deux guerres en témoigne, la création des revues célèbres. La grande figure était sans doute J.ski. La philosophie politique y a occupé une grande place (P.Fabvre, op. cit. p. 21). L’influence américaine est remarquable, au travers des études constitutionnelles notamment.
Mais, la science politique anglaise s’en démarque sur un certain nombre de points sur lesquels nous reviendrons. D’ores et déjà, signalons que l’Angleterre, par le truchement de son politologue, Evans Pritchard (cfr infra) a rompu avec l’ethnocentrisme sur les institutions politiques d’Afrique traditionnelle. L’économie politique et l’anthropologie occupent une place de taille dans la science politique anglaise sur le terrain africain notamment (C. COULON).
- Italie
La science politique italienne a donné à l’humanité les grands noms de cette discipline tant ancienne que moderne. C’est avec raison que P.Fabvre écrit : qu’ « il existe en Italie une sociologie précoce et immédiatement politique, dans la tradition de Machiavel dont les héritiers sont Pareto, Michels » et dans une certaine mesure le grand philosophe A.Gramsci dont l’influence sur Althusser en France est considérable.
Au plan institutionnel, on compte une école d’historiens de droit, une école de criminologues sur le modèle de l’Ecole libre de France, l’école d’éducation libérale (1874), sans oublier la publication des revues[9].
- Allemagne
Avant le XXème siècle, l’Allemagne était intellectuellement le centre de l’Europe et même du monde comme le reconnaît P.Fabvre, en ces termes : « La situation en Allemagne se caractérise par l’existence d’une activité intellectuelle d’une extrême richesse dans le domaine des sciences de la société et de la philosophie sociale, dont il n’existe probablement d’équivalent dans aucun pays au XIXème siècle »[10]. Cette effercescence va favoriser la naissance d’une véritable science politique sur base des institutions de grande importance qu’ont été l’école historique allemande, les facultés de droit et sciences politiques, les facultés d’économie et sciences sociales. Les sciences camérales nées au XVIIIème siècle qui, de science de « police » est devenue « sciences de l’Etat » vont faciliter la tâche à la jeune science politique naissante[11].
La définition classique de l’Etat par Hegel, le présentant comme la réalisation de l’Histoire en tant que produit de la Raison « synthétique » réconciliant de manière dialectique l’intérêt général et les intérêts particuliers, suscitera de nombreux travaux, particulièrement sociologiques.
K.Marx lui répondra que l’Etat en tant que « superstructure » ne peut être que le produit historique de la lutte des classes ; ce n’est pas le produit de l’intelligence mais de la domination de fait de la classe bourgeoise. C’est là, la position due à l’approche réaliste, bien qu’engagée, de la sociologie politique, opposée à celle de la philosophie politique Hegelienne[12].
Un autre grand sociologue du nom de M. Weber, construira de types idéaux qui lui permettront de définir l’Etat (de déterminer ses origines), de proposer les formes de légitimité politique (traditionnelle, légal-rationnelle et charismatique) ainsi que la forme d’organisation bureaucratique[13]. On verra qu’au-de là de la sociologie, M.Weber peut être qualifié d’un père de la science politique et administrative moderne. Il s’agit de la science politique savante et autonome. Nous y reviendrons : les français le reconnaissent implicitement, en faisant remarquer qu’Emile Dukheim (fondateur de la sociologie moderne) ne se serait intéressé qu’aux thèmes à caractère civil, contrairement à M.Weber.
Par ailleurs, comme nous avons écrit ci-haut, la science politique moderne est la fille des pays européens et occidentaux (Etats-Unis). Il n’est pas, dans notre entendement, question de nier les origines lointaines antiques par le détour de la renaissance de cette science. Mais d’en tracer la généalogie immédiate de son institutionnalisation à partir du 19ème siècle.
Au-de là de ces origines communes, la science politique moderne américaine et européenne présente plusieurs traits de dissemblance.
La science politique américaine se veut empirique, exaltant les faits à travers le behavioralisme. La mathématisation, l’utilisation des statistiques, l’informatisation et le recours obsessionnel aux variables quantitatives pour étudier les faits et les comportements politiques la caractérisent avec l’idée que la science politique est une science exacte. Les principaux postulats demeurent, ceux du choix rationnel « homoecomicus »[14] , lesquels reposent sur la psychologie et l’économie où l’acteur aurait conscience de son comportement et agirait pour maximiser son profit, d’une part ; les choix apparemment dispersés peuvent se ressembler d’autre part. cette attitude bihavioraliste a comme conséquence, l’éloignement de la science politique des disciplines non quantifiables : comme l’écrit pertinemment A. P. Frognier, « La science politique a longtemps été dominée par le behavioralisme : le souci de donner aux sciences sociales un statut de scientificité, au même titre que les sciences de la nature et exactes, a éloigné la science politique américaine d’autres disciplines comme la philosophie et l’histoire »[15] .
Bref, la science politique américaine se veut uniquement savante, alors que la science politique européenne, est une science carrefour ; depuis ses fondateurs comme E. Boutmy : l’économie, le droit, l’histoire et la philosophie étudient les activités politiques ; cela aurait découragé les européens à recourir abondamment ou au seul behavioralisme[16]
Par ailleurs, alors que la science politique européenne privilégie les institutions et l’Etat, la science politique américaine, tout en étudiant les institutions et la loi[17], met l’accent sur l’individu[18]. De plus, les politologues européens ou français se réclament de la sociologie même s’ils font autre chose[19], surtout à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale ; les américains préfèrent la pratiquer, les contraintes behavioralistes aidant, mais s’y taisent. Enfin, les politologues européens entreprennent des comparaisons entre Etats ; leurs collègues américains se réfèrent « exclusivement » aux Etats-Unis[20]. S’ils procèdent à la comparaison de ceux-ci, avec d’autres sociétés, c’est sur base des schèmes ethno-centristes.
La science politique américaine est à dominante occidento-centriste. Il s’agit de l’altitude qui consiste à étudier les autres Etats relevant généralement du Tiers-Monde, en leur montrant qu’ils sont « inférieurs » aux occidentaux, et que leur développement politique serait tributaire de l’adoption des valeurs économiques et démocratiques occidentales ou américaines. Les principaux représentants de l’école développementaliste sont :
L. Pye, G. Almond, S. Verba et E. Schils. Pour ces auteurs, le niveau de développement économique, l’abandon de la tradition (la différenciation structurelle, la capacité ou l’efficacité du système politique, la tendance à l’égalité) et la dimension normative (la différenciation des fonctions et la spécialisation des structures sont plus développées dans les régimes démonatiques classiques) permettront aux Etats africains de décoller[21].
De même que la science politique autonome, celle née de l’interdisciplinarité n’échappe pas à cette critique. C. Coulon[22] le fait observer en ces termes : La politologie africaniste américaine demeure « occidento-centriste ». Les méthodes y utilisées sont d’orientation sociologique tirées de l’observation de la vie américaine, enrichie d’observation anthropologique (M Swartz, M.G. Smith, A Cohen, Leokuper, V. Tuner). « Il en ressort d’un côté des monographies d’observation dont les ouvrages dirigés par G.Carter sont un bon exemple ; de l’autre, des enquêtes sociologiques « lourdes » (questionnaires, traitements statistiques etc. [influence hebaviouraliste] qui produisent des « modèles » et nourrissent des « conseils » à fournir aux Africains pour qu’ils s’engagent sur la voie d’une « modernisation » conçue comme occidentalisation (D. Apter, James S Coleman, Carl Rosbere …. »
Contre cette attitude occidento-centriste américaine, la science politique européenne, en particulier anglaise et française ont contribué à étudier les activités politiques africaines sur des critères non égocentriques.
D’abord, le ton est venu d’Angleterre, d’où, à partir de 1940, la publication d’ « African political systèms », par Evans Pritchard avec le coucours de M. Gluckman, puis celui de Meyer fortes fonde la politologie africaniste. La principale thèse de cet ouvrage est qu’il existe de l’activité politique même dans les sociétés sans Etat. C’est le cas de Nuers du Soudan. Ainsi, ceux-ci pratiquent ou s’organisent politiquement de manière « segmentaire », il s’agit de l’approche « structuraliste »[23]. Bref, on n’est pas obligé d’avoir une organisation politique (Etat) de type européen pour pratiquer la vie politique.
Sur un terrain asiatique, E.R.Leach influencé par l’anthropologie anglaise, publie un ouvrage intéressant (political system of Highland Burna (1954) où il met en relation (approche structuraliste), « les structures et rapports sociaux par référence aux idées concernant la distribution du pouvoir entre les personnes et les groupes de personnes ».
Quant à la science politique africaniste française, « c’est en fait à partir d’autres disciplines [sociologie, anthropologie, histoire, etc.] que va se construire la connaissance des mondes politiques africains »[24]. Compte tenu du filtrage colonial, le sociologue français G.Balandier notamment identifie le politique en dehors des lieux officiels ; il recourt à la parenté, aux mouvements religieux, aux quartiers pour l’isoler et l’ étuder.
C’est des travaux de ces sociologues (Balandier, Mercier, Rivière) qu’est partie selon C.Coulon, la politologie africaniste de langue française[25]. Influencés par les anthropologues anglais, les thèses de ces chercheurs s’éloignent de l’occidento-contrisme américain.
Ainsi G. Balandier dont l’influence de H. Maine, L.H.Morgan, Gluckman etc. est considérable, soutient lumineusement que toutes les sociétés humaines connaissent la politique (ou mieux le pouvoir). Celle-ci est inhérente au désordre ou à la l’entropie qui menace tant de l’intérieur que de l’extérieur tout groupe social. Pour réinstaurer l’ordre, l’activité dite politique devient nécessaire[26]. Comme on s’en aperçoit c’est une thèse qui découle logiquement de la rupture épistémologique avec l’ etho-centrisme. Nous verrons qu’on est déjà dans la science politique « autonome » même si la paternalité est attribuée à Y. Bénot qui s’est distingué en la matière : « on lui doit, selon C.Coulon en particulier la meilleure étude critique des travaux publiés dans le cours des années soixante sur la politique en Afrique »[27]. Nous reviendrons sur cet élément, dans le troisième point ayant trait à la science politique d’aujourd’hui et de demain.
III. Science politique d’aujourd’hui et de demain
Au point premier de ce travail, nous avons montré que la science politique avant la lettre était née et a disparu, avec la défaite d’Athènes dans l’antiquité grecque, avant de réapparaître au cours de la renaissance. Ladite science n’était ni formalisée ni institutionnalisée. Tout en étant dominée par la philosophie, des aspects savants y étaient présents.
Au point numéro deuxième, on a vu que la science politique renaît définitivement au 19ème siècle. C’est une des sciences sociales institutionnalisées et dont la base intellectuelle bien que contestée soit déjà là. Mais ses origines sont multidisciplinaires ; en outre, plusieurs disciplines s’y intéressent : « Science carrefour ». Selon que l’on est en Europe ou en Amérique, ce caractère carrefour s’atténue respectivement. Nous allons dans le troisième point tenter de montrer que la science politique est une science sociale « processus » ; avec une autonomie ouverte. Les méthodes et l’épistémologie y relative sont ou doivent être relativisées.
1) La science politique n’est pas une science exacte ou de la nature.
Contrairement aux enseignements de la révolution behavioraliste en Amérique et au positivisme durkheimien en Europe, les faits sociaux ou politiques ne sont pas des « choses ». Cette prise de conscience est intervenue, à la fin du 20ème siècle. Tous les politologues reconnaissent aujourd’hui, que la science politique n’est pas une science de la nature ni exacte.
En ce sens, le behavioralisme ou la mathématisation des comportements ou faits politiques n’est pas appropriée dans tous les cas ; excepté les variables quantitatives. Les variables qualitatives (facteur humain, stratégie, moral etc.) ne sont pas quantifiables. Les comportements politiques sont des faits humains ; en conséquence, la science politique qui les étudie est une science sociale. Cette position a conduit à la révisitation ou à l’émergence de nouvelles approches ou méthodes :
- sociologie historique du politique. La science politique est appelée à retourner à ses premiers amours. Non seulement que les faits politiques sont liés à l’histoire (1), mais encore les départements des sciences politiques aux Etats-Unis sont nées des scissions des départements des sciences historiques dans plusieurs universités (2). Il s’agit de réconcilier les sciences « nomologiques » avec les sciences « idéographiques » (3).
L’application de cette approche est légion aujourd’hui : on peut, à titre d’exemple citer : B.Badie et P. Brinbaum, dans leur ouvrage, Sociologie de l’Etat (1979) ; J.F. Bayart, l’Etat en Afrique ; M. Weber, economie et société (1971) ainsi que son disciple N. Elias, La dynamique de l’Occident (1979) en étaient à l’origine de sa popularisation, avant d’ être reprise par les politologues développementalistes américains (Eisentstdt, Bendix, Rokkan) et marxisants comme Tilly, Moore et « surtout Anderson » ne l’aient adoptée[28].
- Méthode configurationnelle. Relancée par les politologues Américains (Ragin), la méthode configurationnelle relativise la science politique. Au lieu de généraliser des objets de recherche à partir des études des populations vastes réalisées sur fond des échantillons, le politologue particularise son objet sous forme d’ «étude des cas». L’idée dominante est que tous les partis politiques, tous les Etats, tous les acteurs politiques ne sont pas communs. Il faut, pour les connaître partir de leurs spécificités. Les prétentions généralistes ne produisent pas toujours des résultats escomptés. Plus l’objectif ou la problématique est particulariste, plus les chances d’y accéder sont grandes.
L’étude des cas est, par ailleurs, liée à l’approche qualitative, historisée et particularisée considérée par la science politique Behavioriste comme « méthode non scientifique », au temps fort de la révolution empirique.
- Méthode néo-institutionnelle
Cette méthode n’est pas à confondre avec l’approche institutionnelle classique consistant à étudier les phénomènes sur base de l’exégèse chère au juriste. A dominante déductive, elle est circulaire : les phénomènes politiques sont étudiés et présentés comme relevant de la déduction d’une disposition matérielle d’un texte juridique. J.chevallier (1) montre que la constitution française de la 5ème République, en son article 20, stipule que le gouvernement dispose de l’administration. Le juriste en déduit que l’administration est un instrument neutre ou a politique entre les mains du pouvoir politique.
Contrairement à l’approche institutionnelle classique, l’approche néo-institutionnelle (Muller) recherche les conséquences non voulues ou de fait d’un texte institutionnel politique ou administratif. C’est avec raison que J.P.Cot et J.P Mounier qualifient « les lois M. Duverger », en particulier celle portant incidence sur l’organisation des partis découlant d’un texte constitutionnel ou législatif organisant la vie politique de « néo-institutionnelle ».
Présenté dans un esprit polémique et ironique, J.P. cot et son compagnon, pour nous il s’agit d’un livre (1) fondateur de la science politique d’aujourd’hui et de demain.
L’analyse néo-institutionnelle est aujourd’hui valorisée et considérée comme une méthode de science politique, en tant que science sociale. L’incidence d’un texte juridico-politique ou administratif n’est pas seulement institutionnel, mais encore comportementale, stratégique et « individualisante »
- La Lunetterie Réflexive et Relative : « L.R.R ».
Est à la fois technique et méthode que l’auteur de cet article a initiée, pour répondre au behavioralisme (la connaissance de la culture politique peut utiliser d’autres voies que celle utilisée par Almond et verba notamment), aux approches occidento-centristes (cf. supra, science politique Américaine) et aux méthodes européennes basées sur un seul angle de recherche, pour apprécier les phénomènes politiques africains. C’est une nouvelle méthode de science politique. Malgré les apparences, cependant, la lunetterie réflexive et relative peut être utilisée sur des terrains étrangers (Europe, Asie, Amérique etc.), et dans les sciences sociales autres que la science politique.
Cette méthode répond à notre souci de proposer une technique de recherche et un mode d’explication complexe sur l’Afrique notamment (au Sud du sahara), susceptible de rendre intelligibles les faits socio-politiques qu’on y rencontre.
Outre son combat contre le behavioralisme « omnibus », la L.R.R est née en réaction contre les approches réductionnistes qui considèrent l’Etat en Afrique comme l’Expression de « la politique du vente » (J.F. Bayart), autre appellation de l’Etat « néo-patrimonial » (J.F.Médard) ou de l’Etat « mou » (Myndal) ou enfin l’Etat « périphérique » (S.Amin). Les faits politiques, comme tous les fais sociaux, sont « totaux » (M. Mauss). A ce titre, ils s’acclimatent mal à la simplification.
Pour y arriver, nous avons été influencé sélectivement et critiquement par les œuvres et les méthodes ci-après : 1) le type idéal de M. weber : le caractère essentialiste ou accidentaliste d’un trait varie selon l’angle de recherche (politique, économique, social, culturel), la position du chercheur et de l’objet d’étude ;
2) La relativité d’A. Einstein. La relativité des phénomènes n’est pas seulement valable, en science physique, elle est également présente en sciences sociales ;
3) Le « régionalisme » du politologue français, N. poulantzas nous enseigne qu’un phénomène peut être récessif aujourd’hui et dominant demain ;
4) K. Popper, épistémologue autrichien, rappelle que les résultats scientifiques ne sont pas des dogmes, chaque fois qu’un problème en découle, ils sont falsifiables.
5) Le constructivisme du sociologue P. Bourdieu à qui, nous répondons en ces termes : il n’y a pas qu’en sciences sociales où l’objet parle, même en sciences de la nature. Le problème pour le chercheur est de savoir ce qu’il fait de la « parole » de l’objet.
Fort de ces précautions méthodologiques et épistémologiques, on peut en venir à la description de la « L.R.R ».
Les lunettes du chercheur émettent des signaux de curiosité par une fenêtre ou position scientifique de son choix ou des circonstances, à destination de l’objet de recherche ou d’observation. Ce dernier réagit en renvoyant la lumière ou son réflexif vers le chercheur ou ailleurs : cette lumière (ou son) comprend la diversité de rayons multicolores. Certaines couleurs seront frappantes ou dominantes, d’autres seront récessives ou moins perceptibles. Le chercheur retiendra les couleurs qui sont essentielles et celles qui le sont moins ; pour ne pas s’occuper de celles qui existent mais irréparables.
Il procédéra ainsi, en utilisant plusieurs fenêtres, deux au minimum, avant de comparer ses résultats. La fenêtre peut être politique, économique, sociale ou culturelle. Le chercheur peut se contenter d’une seule fenêtre, mais à condition de le déclarer et de considérer les résultats qui endécoulent comme provisoires et délibérement partiels. Ainsi, s’achève la première phase qui débouche sur la collecte ou le dépouillement des informations et des cas.
La deuxième phase consistera à organiser, à orienter, à interpréter et à expliquer les informations et les cas retenus, en dégageant toutes les tendances, conformément à la problématique, aux objectifs et aux hypothèses.
Enfin, la troisième phase ou la phase de publication : les tendances ainsi dégagées seront, à ce niveau présentées en titre principal (titre du travail), en titre secondaire (exemple chapitre) et en sous titres (section, paragraphe, point etc.). Contrairement au modèle retenu par M. weber (Idéal-type) qui ne retient que l’essentiel, la L.R.R nous propose, un modèle théorique plus complexe et plus proche de la réalité et enfin révisable.
Nous l’avons utilisé dans un article que nous avons intitulé : la réinterprétation de l’Etat en Afrique et en RDC (1), où nous avons affirmé que l’Etat en Afrique est un produit du métissage politique.
Il découle des influences à la fois du mimétisme formel sur les institutions politiques étrangères, du poids de la tradition politique (exemple l’oralité dans la prise des décisions, le népotisme etc.) et de celui de la créativité des acteurs politiques contemporains (exemple le caractère inédit du MPR en RDC).
Nous avons privilégié la fenêtre politique pour arriver au résultat susmentionné. Le même Etat en Afrique serait autrement présenté si nous utilisions la fenêtre économique ou culturelle.
En revanche, la « science » politique carrefour aurait évolué en dehors du champ des sciences sociales et du social, les résultats seraient très éloignés du précédent.
Si nous avons priviligié la fenêtre politique, c’est tout simplement, au nom de la relativité, notre objectif était de produire une science politique, partie savante et intrinsèquement autonome. La science politique interdisciplinaire, savante, qui aurait pour objectif de replacer notre discipline dans le champ des sciences sociales, ou élargir le politique à ses supports sociaux, aurait dû emprunter la fenêtre économique, culturelle et sociale. Les résultats ne seraient pas ceux que nous avons atteints bien que proches.
2) La science politique est une science sociale autonome.
La science politique est une science sociale à part entière, comme la sociologie, l’anthropologie, les sciences économiques, la science juridique etc. Elle est autonome, tout en pratiquant l’interdisciplinarité avec les autres sciences sociales. Science sociale, la science politique l’est, car les phénomènes politiques qui font l’objet de son étude sont sociaux bien que spécifiques. La science politique savante n’est pas une composante de la sociologie (1), celle-ci étant elle-même une science sociale, fondée comme toutes les autres sciences sociales sur la nomologie et la neutralité axiologique (2). La vraie définition de la sociologie est que celle-ci est une science sociale, la conception erronée et vaste la qualifiant de science de la société n’est pas juste (3). En conséquence, la science politique échange aujourd’hui des connaissances avec d’autres sciences sociales.
Certes, la sociologie l’a beaucoup influencée ou la plupart de politologues français s’en réclament, mais la science politique, mieux sa partie savante, est aujourd’hui, à la fois autonome et interdisciplinaire. La partie non savante comme la morale, la philosophie ou l’histoire non sociale ne repose pas sur l’observation, mais procède de la logique rationnelle pour réaliser ses résultats. La non confusion entre elle et la science politique savante est d’autant plus grande que l’induction due à l’observation est différente de la normativité et de l’accréditation du jugement de valeur.
Autonome, la science politique savante l’est encore, en raison de l’existence des institutions qui lui sont propres : les grandes écoles ou instituts d’études politiques, les facultés, les départements, les centres de recherche, les revues, les diplômes, les programmes, les textes qui les organisent etc. Au plan institutionnel, il n’ y a pas contestation sur l’existence autonome et le statut de scientificité de cette discipline. On n’est plus, aujourd’hui, obligé de passer par la faculté de droit comme on le faisait en Allemagne et en France, pour entreprendre des études de science politique. Même lorsqu’elle est organisée au sein de la Faculté des sciences sociales comme en RDC, le diplôme y relatif ainsi qu’une catégorie d’enseignants et de cours lui sont propres. D’où l’existence du département des sciences politiques et administratives.
Le problème demeure au plan intellectuel. Nous allons ici tenter de montrer que contrairement aux idées reçues, la science politique est aussi autonome du point de vue intellectuel ou de la connaissance. C’est le point le moins connu ou le plus discutable.
Il existe, aujourd’hui des lois, des paradigmes et même des résultats isolés produits par la science politique, même si J. Leca, à la suite de Richert doute de l’existence des lois vraiment nomothèques dans cette science (1).
l’existence des lois nomologiques et des paradigmes politiques conférant et justifiant l’autonomie intellectuelle de cette discipline découle du réflexe méthodologique qui consiste avant tout, d’expliquer le politique par le politique, comme E. Durkkeim le faisait en sociologie : le social par le social. Lorsque M. Duverger considère que la règle et la pratique électorale de scrutin majoritaire favorise le bipartisme et que le scrutin proportionnel dévoloppe le multipartisme et l’instabilité gouvernementale, on est en présence de l’explication du politique par le politique (2). On établit là, des régularités nomologiques. Même si ces lois peuvent être contestées ou l’ont été, on n’est pas dans le domaine du dogmatisme. La loi est là, une expérimentation est possible. Il s’agit d’une loi politologique « néo-institutionnelle».
D’autres lois existent ; notre ouvrage en chantier les systématisera. Pour le moment, retenons le paradigme de Michigan comme faisant partie des produits intellectuels de la science politique. Selon les conclusions de ce paradigme, au travers de l’ouvrage collectif publié par des politologues de cet Etat américain, en 1960, ouvrage intitulé, « The Americain voter » ayant proposé l’interprétation globale du comportement électoral américain, autour des éléments ci-dessous (1) à dominante politique :
- le sentiment d’identification partisane détermine en dernière instance le vote ainsi que la structuration des attitudes politiques ;
- la stabilité remarquable des identifications partisanes, hormis quelques exceptions ;
- préférences partisanes, par le truchement des socialisations familiales, ce qui nourrit des loyautes durables. Ce paradigme a utilisé la méthode fonctionnaliste bien que le behaviorisme ait été dominant à l’époque (1960) (1), il a privilégié le politique pour construire ce modèle théorique.
Outre les lois et les paradigmes proprement politologiques, des résultats isolés du même ordre c’est-à-dire ceux qui n’entrent pas dans la typologie précitée ont également, contribué à autonomiser la science politique.
C’est notamment la définition de l’Etat par M.weber, en recourant au moyen qui lui est propre : la détention de la violence physique légitime ; l’existence du pouvoir dans toute société, thèse défendue par G. Balandier, en raison du désordre qui soit susceptible de menacer l’ordre en son sein ; aucune société n’est épargnée par l’entropie. On peut y ajouter d’autres lois comme celle de R.Michels dite de « loi d’airain de l’oligarchie » tirée de l’expérence du fonctionnement de la social-démocratie allemande, selon laquelle tout pouvoir même si au départ repose sur la démocratie, finit par échapper à la base.
Ce qu’il faut dire ici, c’est le fait que l’autonomie de la science politique repose encore sur l’importance ou la place accordée au politique tant par la science politique que les autres sciences sociales (sociologie, anthropologie, sciences économiques, etc.). A ce niveau, les éléments empruntés à celles-ci font partie de la science politique savante et autonome. D’abord, parce que c’est la science politique qui rassemble toutes les réflexions, les hypothèses, les thèses, les lois et les paradigmes politiques. Les autres sciences ne détiennent qu’une donnée partielle : la politique dans les sociétés traditionnelles intéresse l’anthropologue, les interventions de l’Etat en matière économique intéresse l’économiste, le sociologue s’intéresse à la fonction d’unification du pouvoir politique ou de l’Etat dans les sociétés modernes ainsi que l’incidence des interactions sociales sur la vie politique. C’est dans la science politique que tous ces éléments épars sont réunis et assimilés à ceux produits par la science politique proprement dite, pour produire une science politique autonome. En droit, lorsque les députés ratifient des conventions ou des traités internationaux, ceux-ci relèvent désormais du droit national. C’est la même logique qui prévaut en science politique, s’agissant de la science politique produite par les autres sciences sociales.
Quant à l’interdisciplinarité, elle a lieu lorsque la science politique vient d’autres sciences sociales dont les explications ne préviligient pas le politique, mais le renforcent et l’encadrent afin qu’il reste dans le social. L’autonomisation à outrance du politique l’écarterait du champ d’activités sociales. L’explication du politique par l’économique, le social, le culturel, etc. relève de la science politique interdisciplinaire.
Contrairement, cependant, à l’affirmation de certains politologues comme J.P. cot et J.P. Mounier, tout en étant un fait social, le fait politique jouit d’une certaine spécificité. Ainsi, contrairement encore au religieux par exemple, le politique intéresse toute la société dans un système démocratique libéral : la citoyenneté, le vote, l’impôt, l’ordre social relèvent de la politique et intéressent toute la société ; sauf dans les Etats où il n’y a pas séparation entre le temporel et le spirituel.
Pour revenir à l’interdisciplinarité, il faut noter qu’elle se pratique entre les sciences sociales. La science politique en tire profit, elle lui permet de ne pas en sortir.
De plus, l’interdisciplinarité consiste dans l’explication du politique par une donnée sociale non politique. Les explications en science politique sont de deux ordres : elle est autonome si elle privilégie le politique ; elle est interdisciplinaire si elle privilégie une donnée sociale autre que le politique. Lorsque K. Marx présente l’Etat comme l’expression des intérêts de la classe dominante, on est dans la dernière hypothèse. Il en est de même de la sociologie électorale incarnée par l’ouvrage A. siegfred, autour des facteurs fonciers, religieux et historiques (1), déterminant le vote ; malgré sa complexité, demeure une science politique fondée sur l’interdisciplinarité, les facteurs susmentionnés n’étant pas directement politiques.
Sur le terrain d’Afrique noire, les travaux de M. Augé (pouvoirs de vie, pouvoirs de mort, Flammarion 1977) et ceux de J.F Bayart mettent l’accent sur le poids des structures parentales et lignagères sur l’autoritarisme pratiqué actuellement par les dirigeants africains. La thèse de J.F. Bayart, selon laquelle l’autoritarisme politique repose sur un autoritarisme sociétal diffus et récurrent (…) Qui insiste sur les valeurs de la hiérarchie et d’obéissance… Les relations politiques se déclinent couramment sur le mode des relations parentales, le président étant désigné, par exemple, comme « le vieux » ou « le grand camarade », relève de l’interdisciplinarité entre la science politique, l’anthropologie et la sociologie (2), l’accent étant mis sur les relations sociales dans les sociétés africaines anciennes et modernes.
De la même manière que la science politique recourt aux autres sciences sociales, de la même façon que celle-ci se référent à la première. Ce n’est pas pour autant que la science politique se substitue à elles. Il y a interdépendance, d’autant plus que les sciences sociales ne vont jamais dans le même sens : l’homme en société étant une totalité. Cela est plus prononcé chez la science politique, d’où l’idée qu’il s’agit d’une science processus.
3) La science politique est une science sociale processus.
La science politique est une science sociale « processus ». Son histoire, ses méthodes, ses approches et ses institutions l’attestent. Le développement de cette discipline, en particulier sa partie savante qui nous intéresse, ne s’est pas réalisée ou ne se réalise pas linéairement. Il est marqué par des aller et retour. Il ne s’agit pas d’un cercle vicieux, mais d’un enrichissement, qui n’exclut pas de nouveaux problèmes ou crises.
D’abord, son historicité est cyclique. Née avant la lettre, entre le VIème et IVème siècles avant encore Jésus Christ, comme le révèlent les travaux d’Aristote fondés sur la technique d’observation (Aristote, constitution d’Athènes. D’après Imbert, Sautel, Boulet-Sautel, Histoire des institutions et des faits sociaux, P.U.F. ; Aristote, politique et poitique III : voir à ce sujet Franz Hayt (sous dir), De la préhistoire à environ 750 après Jésus-Christ. Ed. Wersmael, 1987.) et ceux portant sur les méthodes historiques (Thucydide, Historie) et critique (Xénophon, République des Athèniens,). La partie savante de la science politique est déjà là, bien que dominée par la partie philosophique (Platon, Aristote, Xénophon, Pericles, Herodote, etc.) ; bien qu’encore avant la lettre.
La science politique naissante et disparue, à la suite de la défaite inflîgée à Athènes par Sparte n’était ni réglementée, ni institutionnalisée. On la faisait, sans savoir comment la faire et ne pas la faire.
La chute d’Athènes face à Sparte, conduira à la disparition du régime démocratique et avec lui, celle de la science politique naissante. Le Moyen-âge détruira l’esprit critique, en cultivant le culte de Jésus-Christ et d’Aristote, même en ville où l’embryon de la classe révolutionnaire bourgeoise commençait à voir le jour.
La rennaissance, à partir du XVIème siècle, va rompre avec le Moyen-âge, en bénéficiant d’un certain développement de la bourgeoisie ; elle prêchera le retour à l’antiquité grecque notamment.
La science politique va y « renaître ». Les écrits de Machiavel, mélangeant philosophie et observatation empirique, comme on le verra chez tant d’autres célébrités d’avant le 19ème siècle (Hobbes, Locke, Rousseau et Montesquieu notamment). Ces derniers, tout en contribuant comme Machiavel d’ailleurs, à lancer la préfiguration des méthodes scientifiques modernes comme le néo-institutionnalisme présent dans l’Esprit des lois (Montesquieu), n’ont pu permettre le décollage de la science politique institutionnalisée.
La monarchie absolue et le non développement de l’individualisme ont bloqué le passage à la naissance de la science politique en particulier et des sciences sociales en général. Le souci de suivre l’antiquité a été défavorisé par les obstacles susmentionnés.
En raison de l’attraction du droit, pour limiter l’absolutisme et promouvoir les droits de l’homme, la science politique « officielle » a été brimée par le droit constitutionnel et surtout par la philosophie qui annonce inévitablement le siècle de lumière; pour donner naissance à la démocratie libérale contractuelle. Bref, elle a été étouffée, à nouveau, sans être institutionnalisée ni exister nommément.
Ensuite, elle va définitivement « renaître » au XIXème siècle. Elle va porter son nom, être institutionnalisée, définir et critiquer ses méthodes de travail, proposer des résultats en termes intellectuels.
Au plan institutionnel, on assiste dès le 19ème siècle comme on l’a vu, à la naissance de l’Ecole libre des Sciences politiques en France ou en Italie. En Allemagne, ce sont les facultés de droit qui prenaient en charge la formation en science politique, aux Etats-Unis, celle-ci se réalisait au sein des facultés des sciences historiques.
Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la science politique acquiert son autonomie institutionnelle en France, les premiers départements de sciences politiques voient le jour. Le diplôme le plus élevé, agrégation de science politique s’organise séparément du droit, dans les années soixante dix.
Aux Etats-Unis, la science politique qui fut d’abord une composante des sciences historiques va s’y seinder, attirée par la révolution behavioraliste.
Au plan intellectuel et méthodologique, la science politique savante au sein de la science politique carrefour, introduit en son sein dès le19ème siècle, la méthode historique et critique pour se débarrasser des méthodes juridiques.
La behavioralisme et le positivisme radicalisé vont s’éloigner de la méthode historique, pour mettre l’accent sur l’approche quantitative et les méthodes sociologiques. Alors qu’aux Etats-Unis, le behavioralisme repose sur les postulats théoriques économistes (choix rationnel et théorie de jeux) et psychologiques (étude portant sur les représentations individuelles). En France (en Europe), le sociologisme cher au positivisme (Cfr Ecole de science politique proche des enseignements de P. Bourdier) chasse la psychologie, comme le faisait E. Dukkeim de terrain d’études politiques savantes. En science politique administrative, le pragmatisme sera considéré comme obstacle à la promotion scientifique (J. Chevallier) contrairement à l’attitude adopté par Machiavel, Boutmy etc.
En revanche, la prise de conscience du statut de la science sociale de la science politique à la fin du 20ème siècle, occasionnée notamment par les échecs des sondages politiques et électoraux, va conduire la science politique à adopter un revirement généralisé tant en Amérique qu’en Europe (France). Désormais, la science politique opte pour :
1) La réconciliation des approches nomologiques et idéographiques qui donnera notamment naissance à la sociologie historique du politique ;
2) La place de droit et de la politique dans l’explication des faits politiques devient une exigence réhabilitée, qui aboutit par exemple à la méthode « néo-institutionnelle » ;
3) Aux Etats-Unis d’Amérique par exemple, le recours à la philosophie, à la politique, à la normativité et aux récits qualitatifs élaborés deviennent des exigences de la modernisation de la science politique (cfr. Appeleton) ;
4) En France, le recours à la psychologie n’est plus considéré comme dangereuse en science politique (voir les travaux M.Grawitz ou de R.Draï).
La science politique acquiert l’âge de maturité qui réaffirme non seulement l’autonomie (congrès de Toulouse, Science politique une et multiple), mais encore le réalisme et la diversité d’approches.
On continue à pratiquer le behavioralisme, mais il y a de la place pour des données qualitatives et humaines ; on n’a pas rejeté le positivisme, mais on critique certaines de ses thèses radicales (optant pour la valorisation de la théorie socilogique au détriment la théorie sociale), les méthodes sociologiques comme le systémisme, le fonctionnalisme et le structuralisme ont encore droit de cité. On tolère l’existence de plusieurs approches même contradictoires. Mais ceci, en sachant que la science politique savante est différente des réflexions politiques non savantes. Il y a enrichissement, on ne tourne pas à rond.
En outre, la L.R.R. convient parfaitement à la science politique, en raison de sa souplesse et de sa complexité ; les régimes, les pratiques, les comportements et les significations politiques variant d’un lieu à l’autre, d’un moment à l’autre, d’un chercheur à l’autre, d’une méthode ou technique à l’autre.
En guise de conclusion, nous avons voulu montrer dans ce travail que la science politique n’a jamais suivi la trajectoire linéaire. C’est une science sociale autonome et interdisciplinaire. C’est une science sociale « processus » née avant la lettre et institutionnalisée au 19ème siècle. Ses méthodes ou ses approches permettent à la fois d’expliquer et de résoudre des problèmes sociétaux. Elle n’a pas fini d’évoluer. Ce travail n’a été intéressé que par la science politique savante à la fois autonome et interdiplinaire.
Bibliographie
1) Franz Hayt (sous la dir) De la Préhistoire à environ 750 après Jésus-Christ, Wesmail, Brulles 1987
2) R. Garantini, Encylopédie des Sciences Sociales, Bordar, Paris, 1979
3) Eric Darras et Olivier Philippe (sous la dir), La Science politique une et multiple, L’Harmattan, Paris, 2004
4) M.Grawitz et J.Leca (sous la dir), Traité de Science politique, en 4 tomes, PUF, Paris, 1985
5) J.Baudouin, Introduction à la Science politique, Dalloz, Paris, 2001
6) B.Badie et P.Birnbaum, sociologie de l’Etat, Grasset, Paris 1979
7) J.P Cot et J.P Mounier, pour une sociologie politique, Paris 1974
8) Coulon et D.Constant Martin (sous la dir), les Afriques politiques, Découverte, Paris, 1991
9) J.F.Boujart en Afrique, Farjard, Paris, 1989
10) Lohata Tambwe Okitokosa P.R, la réinterprétation de l’Etat en R.D.C in Paradigme n°001, 2007
11) M.Weber, Economie et société, Plon, Paris, 1971
12) M.Duverger, Les partis politiques, Armand colin, Paris, 1951
13) A. Foreigner, une vue européennes de science politique française in Rev. Franc de science politique, vol 52, n° 56, 2002
14) P.Fabvre, Histoire de la science politique, in M.Grawiz et J. Leca, op.cit Tome 1
15. G.Balandier, Anthropologie politique, PUF, 1967
16. P.Bourdieu, Questions de sociologie, Ed. Minuit, Paris, 1980


[1] Jean Leca, Théorie politique in J. Leca et M.Grawitz, Traité de science politique, PUF, 1985.
[2] Science politique une et multiple, sous la direction …….., l’Harmattan, 2005
[3] M. Grawitz, les méthodes des sciences sociales, Dalloz, 1979.
[4] P. Favre, Histoire de la science politique, in M. Growitz et J. Leca, Traité de science politique, P.U.F, Paris 1985 ; du même auteur, Naissance de 1989 Cfr La science politique, une et multiple, l’harmattan, 2004.
[5] Ibid
[6] J.Chevallier, science politique et science juridique, in science politique une et multiples, op.cit, p. 42.
[7] A. Appleton, La crise de la science politique américaine in Science politique une et multiple op. cit.p 288
[8] Ibid
[9] P.Fabière, op. cit. P 30.
[10] Ibid P22
[11] Ibid P. 23
[12] K. Marsc.
[13] M. Weber, Economie et société
[14] Sur l’utilisation de ce postulat en science politique, P. Lehingue note qu’il n’y donne pas des résltats satisfaisants : l’électeur est selon lui différent du consommateur ; l’acteur politique n’est pas acteur politique. Cfr. P. Lehingue, Science spolitique(s) et science (s) et science(s) économiques, quels termes de l’échange. In Science politique. Une et multiple, op.cit. pp. 61-86.
[15] A. P. Frognier, une vue européenne de science politique française in Rev. Franc de science politique, vol 52, n° 5-6, octobre – décembre, 2002, PP 641-648.
[16] Ibid
[17] A. Appleton, In science politique Une et multiple, op.cit.
[18] A.P Foreigner, ibid
[19] J.B. Lagavre, les attractions de la sociologie in la science politique une et multiple op. cit. PP 155 – 179.
[20] A.P Foreigner, ibid
[21] Jean Boudouin, Introduction à la science politique, Dalloz, 2000, PP 152 -161
[22] Les origines de la science politique africaniste en France in Les Afriques politiques (sous la direction de C. Coulon et D.C Martn), La Découverte, Paris, 1991.
[23] On avec intérêt lire, G.Balandier ou B.Badie, in M.Grawitz e J.Leca ‘sous leur dir), Traité de science politique, Tome 1, 1985 ou C.Coulon, op.cit.
[24] C.Coulon, op. cit.
[25] Ibid. P 13
[26] G.Balandier, l’Anthropologie politique, 1967 ; voir du même auteur : la politique des anthropologue in M.Grawitz et S. Leca, Traité de Sc. Pol. (pp. 309 – 333)
[27] Y.Bénot, « le point de vue du politologue », in Denis Martin Tatiana Yannupoulos (sans la dire de) , l’Afrique noire, guide de recherche, Paris, Presses de la Fondationd Nationale des sciences politiques, 1973, PP 139 – 149 CIT2 PAR C.Coulon, op. cit.
1 Y. Deloye, Sociologie historique de la politique,Paris, La Découverte, 1997.
2 A. Appeleton, La Crise de la science politique Américaine in Science politique Une et multiple, op.cit.
3 T. Lindemann, Histoire et relations internationales in Science politique une et multiple, op.cit, pp 181-205.
[28] J. Baudouin, op.cit, p. 84
1 Cours de science administrative, Maîtrise de science politique, Fac de Droit, Université de Picardie, 1983-1984.
1 M. Duverger, les partis politiques, 1981.
1 LOHATA TAMBWE O, La réinterprétation de l’Etat en RDC in Paradigme n°001, 2007
1 D. Ganie, science politique, sociologie politique, sciences sociales du politique in La science politique une et multiple, op.cit , PP 145, 148, 151
2 Ibid
3
1 J. Leca, in M. Grawitz et J. Leca, op. Cit
2. M. Grawitz, Méthodes des sciences. Sociales Dalloz, 1979
1 J. Baudouin, Introduction à la science politique, Dalloz, P.91ss
1 A. siegfried, Tableau politique de la France de l’ouest, Paris, A. colin, 1964 cite par J.P. cot et J.P Mounier, op. cit P 164-168
2 J.F. Bayart, cité par LOHATA TAMBWE.O L’idéodologie démocratique au Zaire.
Thèse de doctorat en science politique, Universitaire de Picardie, 1990, P. 509.

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